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Décès de Jean Lévêque

Nous apprenons le décès de Jean Lévêque survenu dans la journée de vendredi. Philosophe, enseignant en classes préparatoires au Lycée Clemenceau à Nantes et membre actif du collège international de Philosophie. Il a pendant de nombreuses années enseigné à l’école nationale supérieure d’architecture de Nantes, marquant de son passage des générations d’étudiants. Les enseignants qui ont travaillé avec lui témoignent de son immense culture et de son esprit passionné et singulier

Nous transmettons nos condoléances à sa famille et ses amis.

Tous les témoignages sont les bienvenus pour publication sur le site. Merci de les adresser à communication@nantes.archi.fr

Jean Lévêque-témoignages.pdf

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Quand le cœur souffre et peine « sans savoir pourquoi » comme a dit le poète (Verlaine, il pleure dans mon cœur) c’est que… loin de nous… dans le vaste monde… il meurt quelqu’un qu’on aurait dû connaître ! Ce vendredi 11 janvier au retrait de la nuit, notre ami et collègue Jean Lévêque s’est éteint. Au nom de l’ENSA Nantes, nous transmettons nos vives condoléances à ses enfants et sa famille.

Certains parmi notre école l’ont intimement connu et apprécié sa compagnie, son érudition, sa disponibilité et l’écart qu’il nous intimait d’insinuer dans l’architecture même de la pensée architecturale ; beaucoup de nos étudiants l’ont côtoyé et ont été fasciné par l’entrelacs de ses récits mêlant désirs et mathématiques, termes et provenances, fragments et jeux, origines et ratures ; quelques-uns ont puisé chez lui, sans l’épuiser, le fil directeur de leur devenir, de leur manière de faire et de questionner l’architecture, mieux leur vie. Aussi nombreux qu’ils fussent, trop peu quoiqu’il arrive tant sa figure fut singulière et inspiratrice, amicale et bienveillante, aujourd’hui, sans doute, un grand nombre de nos étudiants, bien qu’ils ne l’aient pas rencontré, ont un vif pincement au cœur car ils auraient dû le connaître et l’approcher.

Jean Lévèque n’était pas seulement “le philosophe” comme on s’accommodait à l’appeler à l’école, il préférait se dire épistémologue, d’où notre cours “épistémologie du projet” et pour cause : n’est-ce le projet de cette discipline de réduire la déhiscence entre science et philosophie, sciences humaines et sciences dures, entre savoirs et pratiques. Il incarnait à merveille le concordat suite à un divorce moderne. D’où ses récits qui entrelacent littératures et mythes, philologie et anthropologie, physique et métaphysique, mathématique et linguistique, histoire et géographie, art et biologie ou chimie… D’où ses multiples figures et lieux fétiches dont je ne pourrais citer tragiquement que quelques uns et dans le désordre : Ulysse ou Orest, Heraclite ou Hipias, Parménide ou Socrate, Hésiode ou Saint Augustin, Al-Khawarismi ou Lulle, Loyola ou Eckhart, Descartes ou Leibniz, Hegel ou Heidegger, Saussure ou Benveniste, Poincaré ou Thom, Levi-Strauss ou Tarde, Comte ou Cournot, Jabès ou Amrouche, Junger ou Banine, Dagerman ou London, Wiener ou Carnot, Lavoisier ou Prigogine, Canguilhem ou Monod, Abd El-Kader ou les Habsbourg… il s’intéressait au studiolo et au boudoir, à l’architecte et au maçon, aux rites et aux révolutions, aux huguenots et aux kabyles… deux lieux saisis par des coupures le hantaient parmi sa géographie du Monde qui n’avait pas de frontières : l’Algérie et Thagaste, la Scandinavie et la Norvège.

La violence de l’absence ne peut être atténuée ce matin que par la proximité de nos souvenirs des jours et des nuits de partage avec lui, des cheminements qu’il dévoilait, des vocations qu’il faisait naître, d’initialités indomptables et non pédantesques qu’il aidait à advenir chez les uns et les autres.

Jean, toi qui écrivait dans un de tes manuscrits que je conserve jalousement : “Je me suis toujours méfié des lettres de la mort (même en ne faisant que les épeler : m, o, r, t) et de ces dépôts de significations que je voulais dé-sédimenter…”, avant d’effleurer ce point de fin familier qui m'effraie! mais comme tu le sais, puisque tu citais constamment Jabès, “ce point si petit, pourtant contient les autres points en cendres ; hier et demain sont moitiés d’un même point”, je tiens à t’avouer que tu étais et tu resteras parmi nous  “une fleur!,... l’absente de tous bouquets”.

Tewfik Hammoudi

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Jean Lévêque était un vrai Professeur.

Un vrai professeur est celui qui rend tous ceux qui l'écoutent plus intelligents. Même si ce n'est qu'une impression, elle solidifie une confiance absolument nécessaire pour grandir, pour (se) construire.

"L'intelligence, au sens littéral, mais aussi celle humaine, celle du cœur." (David Juet)

Je ne crois pas qu'il ait laissé un seul étudiant indifférent.

"Jean, tu as changé ma vie. Merci" (Violette Le Querré)

Même ceux qui venaient l'écouter en candidat libre, sans être inscrit à son cours, en conservent un souvenir ému, définitif.

Jean a toujours placé l'étudiant au commencement de son enseignement. Je ne me souviens pas d'une seule année, entre 2003 et 2010 où j'ai enseigné avec lui, où il a réussi à tenir son projet de cours dans les délais d'un semestre ou d'une année. Déjà le sommaire durait deux à trois séances : mais il était pour lui tellement important de bien comprendre le fil, le "chemin de pensée". Et il était moins pertinent à ses yeux d'aborder la troisième partie de son cours que de répondre à l'interrogation d'un étudiant : pas une question ne devait rester en suspend, quel que soit le temps que cela devait prendre. Cela signifiait: continuer les cours en dehors des heures de cours  et se retrouver dès qu’un creux dans les emplois du temps le permettait pour des séances bonus qui regroupaient parfois trois, parfois une quinzaine d’étudiants.

Il y avait aussi de la ruse chez lui qui savait aussi très bien maîtriser ses effets, et s'exclamer soudain pour réveiller son auditoire. Malgré toutes les tentatives des étudiants pour remettre en question l'autorité de sa parole professorale par des dispositifs de salles de classe toutes plus folles ou décalées les unes que les autres, il n'a jamais été ébranlé dans son discours. Dire un cours, c'était pour Jean d'abord un moment de partage.

Il me semble que c'est ce qu'il faut bien comprendre de lui lorsque, à la publication de son livre "Une reddition en Algérie 1845" (L'Harmattan, 2009), il insistait tant à dire qu'il aurait préféré que le titre soit "La nuit du partage".

Jean Lévêque allumait le feu.

"Chez moi ce soir, je fouille l'appartement à la recherche d'une feuille pour me rouler une ultime cigarette. Il m'arrive parfois d'en laisser en guise de marques pages. Devinez l'auteur de l'ouvrage qui me fournit le précieux papier à rouler ? Merci Johnny." (Vincent P Alexis Le Bour)

Quiconque a vu les petites flammes briller dans les yeux de ses étudiants a compris que ce ne sont pas que des lumières qui s'allument, mais aussi des passions qui s'éveillent, des chaleurs, des désirs : de comprendre, d'apprendre, de savoir, de connaître, de découvrir, d'interroger, et de lire. Jean donnait envie de lire : d'abord bien sûr Bâtir, habiter, penser (1951), Que veut dire penser ? (1952) et La question de la technique (1953) dans "Essais et conférences" (Gallimard, 1954) de Martin Heidegger, mais aussi  "Les proscrits" de Johann Sigurionsson, "Matin et soir" de Jon Fosse, "Corrections" de Thomas Bernhard, "Le traité du rebelle, ou le recours aux forêts" d'Ernst Jünger, et tant d'autres.

"Jean, mon waldganger. je m'en vais essarter une forêt" (Fabienne Boudon)

"C'est plus d'une bibliothèque qui disparaît" (Mr Mouch)

"La tristesse de la vie en pensant à la mort d'un philosophe aussi amoureux du savoir" (Isabelle Faure)

Jean nous a appris la kénose. Il a planté plein de petites graines qui germent en nous sous forme de figures ou de mots magiques : le Dasein, le surgissement, l'apparaître, l'œuvre d'art comme dévoilement, et bien d'autres encore.

Difficile de mesurer le nombre d'étudiants en architecture de Nantes qui ont soudain aimé la philosophie, découvert ou redécouvert ce que penser veut dire, eu envie ou besoin de conceptualiser leurs pratiques sous forme de DEA ou de projets de thèse : Solen, Aurélia, Violette, Fabienne, Anna, Claire, Pierre-Yves, Gabriel, Julien, Vincent, etc.

Jean Lévêque ouvrait des mondes.

Il nous a ouvert des clairières, montré aussi des chemins qui ne mènent nulle part, provoqué des amitiés. C'est très étrange comme la douleur de l'annonce de sa disparition révèle en même temps une solidarité particulière entre tous ceux qui ont pu apprécier son enseignement, et qui nous pousse à croire que l'histoire n'est pas prêt de s'achever. Merci Jean pour tout ça.

"Un regard sur le monde et les sociétés si rare. Une transmission qui confortait l'idée d'être soi-même et de penser par soi-même." (David Juet)

"C'était quelqu'un de très sympathique, de très fin, plein d'humour mais aussi de désespoir" (Anne-Flore Guinée)

Ghislain His (avec précisions de Claire Melot)